Calcul des paliers depuis l’origine des tables

Want create site? Find Free WordPress Themes and plugins.

Évolution de calcul des paliers

depuis l’origine des tables

La plongée pieds lourds s’est développée au milieu du ⅪⅩe siècle afin de récupérer les cargaisons des navires coulés, pour le grattage et le nettoyage ou la réparation des carènes, et pour des travaux de renforcement ou de construction des ouvrages portuaires. Sans procédure de décompression de leurs plongées qui pouvaient durer plus d’une heure à 20-25m de profondeur avec les pompes à bras utilisées à l’époque, beaucoup ne remontaient pas indemnes. La plupart souffraient de violentes douleurs articulaires à l’issue de leur im­mersion: les fameux bends (de l’anglais to bend, se courber, se tordre de douleur) avec menace de paralysie et de mort dans les cas les plus graves; symptômes du mal des scaphandriers dont se plaignaient également les mineurs au terme de leur journée de labeur qui frisait les sept heures en atmosphère pressurisée des galeries en zone d’exploitation aquifère de certaines mines de charbon, ainsi que les ouvriers creusant les tunnels routiers ou ferroviaires sous les fleuves. Douleurs auxquelles s’ajoutait, à la longue, l’handicap de l’ostéonécrose (mort du tissu osseux) dont la plupart finissaient par être victimes à l’épaule, la hanche et au genou; un vieil­lissement prématuré dont étaient également victimes les tubis­tes: ouvriers qui jadis travail­laient dans les énormes tubescaissons posés verticalement sur le lit des fleuves pour la fondation des piles de ponts, dans lesquels l’air comprimé y était injecté jusqu’à 3 voire 4bar (le cas de la cons­truction du pont de Brooklyn) afin de chasser l’eau pour l’enlèvement des déblais au fond et la maçonnerie au sec; une technique de fonçage qui fut mise au point en 1839 par l’ingénieur français Jacques Triger, géologue et codirecteur des anciennes mines de charbon d’Anjou.

On parle alors de la maladie du caisson. Aussi surprenant que cela paraisse, la plupart des cas graves guérissaient spontanément, alors que d’autres s’aggravaient et laissaient leurs victimes handicapées à vie. Sans compter les drames comme ce fut le cas au début des années 1870 lors de la construction du pont Eads Bridge franchissant le Mississippi à Saint-Louis, dans le Missouri, où la maladie a touché quelque 119 des 600 ouvriers qui travaillaient dans les caissons pour ses fondations à 39m sous la surface du fleure; quatorze d’entre eux en ont péri, d’autres finirent paralysés. La construction du pont de Brooklyn, à la même époque, a aussi fait des victimes: trois hom­mes sont morts pendant les travaux de fondation de ses piles dans le lit du fleuve à plus de 20m de profondeur, douze restèrent paralysés comme l’ingénieur en chef. C’est de son lit qu’il a dirigé la fin des travaux. En 1879, un quart d’entre eux seraient morts lors du percement pressurisé à 3,2-4,4bar du tunnel ferroviaire sous l’Hudson entre NewYork et NewJersey… avant l’installation d’un sas de décompression qui permit de réduire significativement le taux de mortalité: deux décès en 15mois sur les 120 hommes employés dans le tunnel.

Paul Bert révèle l’origine
de ce mal mystérieux

La première description de la maladie dont ces ouvriers étaient victimes a été apportée en 1841 par J.Triger, mais sans que l’on puisse en déceler la cause avant que le physiologiste Paul Bert, menant des recherches pour étudier les moyens d’y remédier, en décèle l’origine quarante années plus tard: le dégazage de l’organisme à la décompression. Le phénomène est identique à celui que l’on observe quand on débouche une bouteille de boisson gazeuse. Avec la chute de pression provoquée en ouvrant la bouteille, comme le plongeur à la remontée, se produit le dégagement, sous forme de petites bulles, des gaz qui restaient dissouts sous la pression.

Son constat, qui s’ap­puie sur ses nombreuses expériences animales (des chiens) en caisson pour comprendre la physiopathologie de la maladie, étayait l’hypothèse de Eugène Bucqoy (1861) qui suspectait un dégagement gazeux à la décompression, conséquences des lois physiques de la dissolution des gaz. À la lumière de ses ob­serva­tions qu’il dé­crit dans sa publication La Pres­sion ba­rométrique (1800 pages, 1878), le savant suggère des règles de décompression pour prévenir des maux dont souf­frent les ouvriers travaillant en atmosphère pressurisée. Il préconise une lente décompression au terme de leur journée de travail: variable de 30min à 1heure en fonction de la pression à laquelle ils ont été exposés, à raison de 12min par atmosphère (1atm =1bar) afin de limiter la formation des bulles composées essentiellement d’azote avec 15 à 20% de CO2 responsables des maux au retour à la pression atmosphérique. Quant aux scaphandriers, il leur conseille une remontée à vitesse d’une minute par mètre, de se maintenir un bon quart d’heure à moitié chemin de la surface quand ils remontent d’une profondeur importante (30-35m), et de respirer de l’oxygène au sortir de ces plongées pour éliminer le surplus d’azote du corps.

1905-1907,étude d’une décompression
qui exposerait moins les plongeurs

Si ces précautions permirent de régler les maux dont se plaignaient les ouvriers, elles se sont révélées insuffisantes pour réduire les risques et la gravité des accidents de décompression auxquels restaient exposés les scaphandriers en raison de leur longue durée d’immersion pour les travaux sousmarins possibles jusqu’à 40m, voire plus profonds avec les nouvelles pom­pes à air comprimé

Fort de ce constat, la Royal Navy britannique décide en 1905, avec le concours d’un émi­nent physiologiste, JohnScott Haldane, de se pencher sur la question d’une décompression qui exposerait beaucoup moins ses plongeurs. Pour cette étude, le savant britannique, aidé par Arthur E.Boycott et le lieutenant Guybon Chesney C.Damant, choi­si les chèvres comme cobayes pour expérimenter en caisson jusqu’à 6ATA de pression (50m), les meilleurs profils de décompression pour la sécurité des plongeurs. Les chèvres étaient un choix par défaut –au total 85 furent utilisées pour leurs expé­riences car le cochon, pourtant beaucoup plus proche de la physiologie humaine, ne pouvait leur servir de cobaye par manque d’éleveurs à cette époque en Gran­deBretagne. L’intérêt des chèvres était surtout leur sensibilité aux dou­leurs articu­laires (les bends) qui constituaient les symptômes de la maladie de décompression à combattre dans l’espoir que ça allait, du même coup, aussi régler les 11% de risque de paralysie et d’embolie mortelle encouru par les scaphandriers à l’époque. 

Rapport de sursaturation
comme critère de remontée

Haldane ob­serva qu’au­cun symp­tôme ne survient si la décompression (remontée) s’effectue à une vitesse de 30pieds/min (9m/min) jusqu’à un rapport de 2 la pression (profondeur) initiale. Et ce, quelle que soit la durée du séjour passée à cette profondeur, comme le retour en surface après être resté plus de douze heures à 10m de profondeur. De ce constat, le chercheur partit de l’hypo­thèse qu’une remon­tée peut se poursuivre sans risque tant que l’azote (79% de l’air respiré) dissout dans l’organisme pendant la plongée –TN2 (en bar) dans les calculs n’excède pas 1,58 la pression ambiante (Pabs). Par ce ration de 1,58:1, il venait de définir un seuil critique de sursaturation à ne pas dépasser comme cri­tère de remon­tée des plongées jusqu’à soixante deux mètres, qu’il faudra probablement réduire quand il sera question de plonger plus profond, avaitil lancé. Ce que démontreront, 26ans plus tard, Robert H.David et le capitaine Guybon Chesney C.Damant qui prirent 1,38:1 comme ratio pour leurs calculs jusqu’à 300pieds (90m) avec décompression à l’oxygène pur.

L’azote dissout, C’EST QUOI ?

On parle de dissolution des gaz respirés en plongée (l’hélium, l’azote) quand leurs molécules, sous l’effet de la pression, se diffusent, à travers la membrane alvéolocapillaire, dans le plasma sanguin et dans les liquides de nos tissus. Elles s’y trouvent sous forme dissoute (mélangées) au lieu de rester rassemblées (à l’état gazeux) dans le volume qu’elles occupent (une bulle, les poumons, l’atmosphère) où leur entrechoquement, tellement elles s’agitent en tous sens, créé la pression (P) variable selon leur densité. À la différence, la tension (T) d’un gaz exprime sa quantité dissoute dans le liquide. Le plongeur arrive à saturation quand l’équilibre est atteint, après un certain temps, entre la tension des gaz dissouts dans son organisme et la pression respirée. C’est la sursaturation (le trop plein) de gaz dissouts, quand la pression s’a­baisse à la remontée (décompression), qui produit de dégazage de ses tissus, générateur de bulles dans la circulation sanguine, jusqu’à retour à l’équilibre.

Calcul selon un modèle exponentiel
de dissolution d’azote dans les tissus

En 1906, après avoir défini un modèle de calcul de dissolution d’azote sur plusieurs pé­riodes (5, 10, 20, 40 et 75min)1 se­lon l’hy­pothèse que les tissus –com­parti­ments de notre organisme se char­gent en gaz dissouts à des vitesses différentes pendant la plongée, selon leur nature et dépendamment des débits sanguins, qu’ils mettent autant de temps à déstocker à la décompression, le chercheur calcula les arrêts (paliers) à faire à la remontée quand le seuil de tropplein d’azote atteint 1,58 la pression ambiante, et le temps (leur durée) pour l’évacuer avant de poursuivre la remontée. Mais il aura fallu attendre plus de cinquante ans pour pouvoir calculer la deuxième plongée grâce aux tables américaines USNavy57 et fran­çaises GERS59 tenant compte de l’azote résiduel dans les tissus de période 120min, plus longs à désaturer.

Ainsi furent calculées les premières tables que des plongeurs de la Royal Navy testèrent durant une dizaine de jours en aout 1906. Ce fut pour eux l’occasion de vivre leur première expérience de plongée profonde, comme le lieutenant Andrew Y.Catto dont l’expérience se limitait qu’à 44m avant les tests à 210pieds (64m), le même jour que le LtDamant –ayant participé à leur mise au point qui, auparavant, n’était jamais descendu plus profond que 35m

L’usage des premières tables
par la Royal Navy en 1907

Les essais furent si concluants que l’amirauté britannique décide en 1907 d’approuver l’usa­ge des tables de Haldane calculées pour l’intervention des plongeurs jusqu’à 62m (204pieds) durant 10, 20, 30, 40, 60min ou plus. Des tables dont se servirent également les plongeurs de l’USNavy dont les instructeurs se formaient à l’époque en GrandeBretagne alors leader mondial des équipements pieds lourds de plongée car d’origine britannique: Siebe Gorman qui les mis au point en 1837. Et ce, jusqu’à l’avènement en 1946 du scaphan­dre autonome Spirotechnique2 à bouteilles d’air comprimé 176bar avec détendeur CG45 (6500 on été vendus) puis le Mistral en 1955 qui marqua la fin des pieds lourds pour les travaux sous-marins, et l’essor de la plongée loisir.

Publiés en 19083, les résultats des travaux de JohnS.Haldane contenant les éléments ayant servi au calcul des premières tables constituèrent une référence pour les autres tables qui allaient être calculées selon le même principe: le modèle haldanien. À commencer par les tables américaines USNavy (les C&R tables) qui furent calculées en 1915 pour des plongées plus profondes: jusqu’à 304pieds (93m) comme ce fut le cas, un an après les avoir testées à seulement 84m, lors des opérations de renflouement du sousmarin USSF4 échoué à Hawaï, durant lesquelles des plongeurs sont descendus à plus de 90m pour fixer les élingues de relevage.

L’amélioration des calculs ayant donné naissance à de nouvelles tables USNavy en 1937 eu également un intérêt en France pour l’unité de plongeurs qui s’est constituée à Toulon au lendemain de la Seconde Guerre pour les opérations de déminage, de renflouage et de récupérations diver­ses: le Groupe de recherches sousmarines (GRS). Au début de ses activités, le GRS fit d’abord le choix des tables américaines converties au système métrique (les tables GRS48 pour les plongées jusqu’à 40m), avant d’engager la conception de ses propres tables en s’inspirant, lui aussi, du modèle de calcul haldanien: les GERS59 (40m) dont les calculs furent modifiés en 1965 (GERS65) pour des plongées plus profondes (85m), avant les nouvelles tables en 1990 (MN90) que la Marine a jugé plus raisonnable de limiter à 60m, tout du moins 65m dans certains cas exceptionnels.

Des nouvelles tables
selon le même mode de calcul

L’étape importante de la révision du calcul des tables a d’abord été de considérer des rapports de sursaturation TN2/Pabs différents selon les compartiments (leur période), non plus commun à tous comme le pensait Haldane, selon trois chercheurs du centre de recher­che sousmarine des ÉtatsUnis (James A.Hawkins, Charles W.Shilling et Raymond A.Hansen) à l’origine des nouvelles tables USNavy en 1937. C’est en 1957 que fut admise la variabilité de ces rapports en fonction de la profondeur, ce que Robert D.Workman défini par les Mvalues (M pour valeur limite de sursaturation tolérée à chaque plage de profondeur, tous les 3m) dans la conception des nouvelles tables américaines USN57 tenant compte de six compartiments (5, 10, 20, 40, 80 et 120min). Une variabilité que le PrAlbert A.Bühlmann, du laboratoire de physiologie hyperbare à l’Université de Zürich (Suisse), traduit par les coefficients a et b dans ses calculs, avec le mathématicien plongeur Han­nes Keller, pour repousser les limites de la plongée profonde dans les années 60. La différence est qu’il base ses coefficients non sur la profondeur comme Workman, mais en tenant compte l’air alvéolaire (avec la présence de CO2 et de vapeur d’eau) qui s’appauvrit en azote en altitude, influant le calcul des paliers dans les lacs de montagne.

Avec des choix différents de compartiments (leur période et leur nombre qui n’est pas un critère aussi important qu’il ne parait), ces critères de remontée ont marqué une étape d’évolution importante du mode de calcul haldanien des tables. Seuls Tom Hennessy et Val Hempleman du laboratoire de physiologie de la Royal Navy (RNPL), et Edward D.Thalmann du cen­tre expérimental de plongée USNavy (NEDU), y ont dérogé.

Les premiers pour la révision, en 1968, des ta­bles Royal Navy selon l’hypothèse que l’azote dissout dans l’organisme s’élimine une fois et demie plus lentement que son absorption –non plus de façon symétrique comme le supposait Haldane avant d’établir la théorie du volume critique de bulles tolérées par l’organisme à la décompression4 suite à la mise en évidence de leur formation à la remontée (Spencer, 1969).

Thalmann en 1983 pour le calcul selon une cinétique de déstockage liné­aireexponentielle du surplus de gaz dissouts, non plus totalement exponentielle comme supposé autrefois, compte tenu des bulles circulantes se formant à la décompression qui, pour ainsi dire, frei­nent l’élimination des gaz. De cette approche est né l’algorithme E-L (exponentiel-linéaire) de décompression VVal18 à neuf compartiments (5 à 240min) avec la con­ception en 1998-99 de l’ordinateur Cochran utilisé par l’USNavy pour les plongées en recycleur MK16 (BioMarine/Carleton) à régulateur automatique de la PO2 du mélange respiré (air ou héliox 88/12); plongées pour lesquelles l’ordinateur tient compte dans ses calculs de la PO2 maintenue à 0,7bar lors des dix premiers mè­tres de descente, ensuite de son passage (set­point) à 1,3bar de façon à suroxygéner le mélange tout au long de la plongée et à la remontée (=100% d’O2 à 3m), afin d’optimiser la décom­pression.

Sa version modifiée (VVal18M) est à l’origine des nouvelles tables USN2008 de plongée à l’air jusqu’à 90m (US Navy Diving Manual, Revision 6), avec décompression à l’air ou à l’oxygène pur aux paliers de 9 et 6m (non plus à 3m), avant l’application du nouvel algorithme de calcul VVal79 pour leur révision en 2012 (Diving Manual, Revision 7), et au cœur du nouvel ordinateur Cochran: le NavyAIR79.

D.J.Kidd et R.A.Stubbs eurent, en 1962, une approche fondamentalement différente pour le calcul des tables DCIEM (Defense and Civil Institute of Environmental Medicine) pour les For­ces canadiennes, en considérant, comme Val Hempleman en 1958, que la charge et d’élimination de l’azote dans les tissus du plongeur seraient mieux représentées par des compartiments en série alimentés par le sang, qu’en parallèle, sans transfert entre eux, comme les calculs haldaniens fondés sur le principe de la perfusion des gaz dans les tissus qui varie avec les conditions physiologiques (hypercapnie, etc.); des tables que l’armée canadienne finit par adopter en 1971 après les avoir testées (5000 plongées). Elles con­nurent de nouvelles avancées en 1983 avec la révision de leurs calculs, puis en 1992 grâce aux travaux de Ronald Y.Nishi fondés sur l’expérimentation doppler des profils de décompression calculés (près de 900 furent testés) afin de réduire la formation de bulles5.

De faux espoirs d’amélioration
fondée sur la détection des bulles

La mise en évidence en 1969 par le Dr Merrill P.Spencer6 des phénomènes gazeux dans notre organisme à la remontée, sans forcément provoquer d’embolie vasculaire responsable d’accident de décompression (ADD), comme le supposait Albert R.Behnke en 1942, a ouvert de nouvelles perspectives de re­cher­che pour la révision de calcul des tables en tenant compte de la détection des bulles dans le sang au moyen d’un dop­pler: un appareil doté d’une sonde à ultrasons que l’on applique à la surface de la peau au sortir de la plongée pour écouter les bulles circulantes qui sont quantifiées selon le bruit qu’elles génèrent (pas de bulle audible jusqu’au bouil­lonnement sévère couvrant les bruits du cœur, selon une échelle de 0 à 4). Pour autant, la con­trainte de plongées moins longues ou avec plus de paliers visant réduire les bulles détectées n’apparut pas comme un élément aussi déterminant que ne laissait espérer Spencer7, comme en témoignent les tables USNavy révisées Spencer de KarlE.Huggins en 1981 qui n’ont fait preuve de leur supériorité, tout comme l’algorithme Spencer des ordinateurs Suunto et Orca dans les années 80-90.

L’amélioration des tables s’est révélée beaucoup plus compliquée qu’en se basant sur la détection des bulles pour les juger, tout comme les algorithmes de nos ordinateurs. Il peut y avoir de grandes différences pas nécessairement révélatrices d’un défaut, car variables aussi selon les plongeurs (âge, poids, pourcentage de graisse corporelle et VO2max), sans forcément présenter un danger avec des différences certains jours.

Les banques de données

Au début des années  80, les militaires et des compagnies comme CGDoris et COMEX se sont rendus à l’évidence que l’analyse statistique d’accidents de décompression se révélait bien meilleure que la détection doppler des bulles pour juger les performances de leurs tables, et corriger ce qu’il n’allait pas. Ainsi le calcul des nouvelles tables COMEX 19868 a été conduit à partir d’une analyse statistique des 142 accidents de décompression (137 bends et 5 neuro­logiques) enregistrés dans sa banque de données de 64.000 plon­gées depuis l’utilisation des ta­bles de 1974, qui fut l’une des plus importantes de l’histoire de la plongée.

De son côté, la Marine nationale a fondé la révision de calcul de ses anciennes tables GERS65, en vue des nouvelles en 1990 (les MN90), sur le constat d’un risque d’accident 3,5fois plus élevé dans la tranche 28-42m qu’entre 43-60m, selon l’étude des dixsept accidents survenus en cinq ans (250.000 plongées). En 1993, la même dé­marche fut adoptée par l’USNavy pour la révision de ses tables USN57 induite par le ralentissement de la vitesse de remontée (18 ⇾10m/min), puis en 2008, et enfin en 2012.

À la différence, le doppler a ouvert de nouveaux champs d’investigation pour la révision de calcul des tables canadiennes, aussi pour l’étude des tables américaines SSI, NAUI et PADI destinées à la plongée loisir. Les PADI ont pour leur part été développées sur la base de calcul modifié des USNavy57 afin de tenir compte d’une plus grande variété d’utilisateurs que les tables militaires d’origine, valables seulement pour l’échantillon de population sur lequel elles ont été testées: des hommes jeunes et physiquement entrainés. L’adaptation porte sur le nombre de compartiments (quatorze de 5 à 480min, au lieu de six) ainsi que sur leurs Mvalues, et sur le calcul des plongées successives selon l’azote résiduel du 60min (non le 120min) beaucoup plus majorateur dans le but de permettre les plongées répétitives à moins de 40m.

Les 911tests de décompression effectués en 1988-89 au laboratoire de l’Institut de physiologie appliquée et de médecine, à Seattle (Washington), sur 161hommes et 73femmes âgés de 33ans en moyenne (± 8ans), placés sous monitoring doppler au sortir de leurs plongées tests en caisson (25profils testés) et à Edmonds (228plongées), ont marqué une étape importante de validation des nouvelles tables jusqu’à 40m/10min en 1994, et de lancement de l’algorithme DSAT (Spencer/Po­well) sur le marché nordaméricain des ordinateurs de plongée9. Les 475tests un peu plus poussés auxquels ont été soumis une vingtaine de plongeurs un peu plus âgés (12hommes et 8fem­mes), moyennant dédommagement de $70 par jour, démontrèrent leur fiabilité jusqu’à quatre plongées par jour, pas davantage (l’expérimentation s’étant soldée par un accident –bend au deuxième jour de 6 plongées quotidien­nes), pendant six jours consécutifs, avec toutefois la précaution de ne pas plonger audelà de 30m, et d’un palier de sécu de 3min entre 3 et 6m.

Nouvelles avancées dans les années 90

La modélisation de la cinétique du dégazage à la décompression a marqué une nouvelle avancée dans les années 90 visant l’amélioration du calcul des tables, et surtout des ordinateurs dont les algorithmes standards (néo-halda­niens) restaient incapables, malgré leur bidouillage, de s’adap­ter aux libertés prises par les plongeurs depuis la fin des tables. C’est là que les nouveaux algorithmes VPMB et RGBM firent la différence en prenant beaucoup mieux en compte les vitesses de remontée dans le calcul des paliers, ainsi que l’azote résiduel des plongées précédentes pour une meilleure sécurité en plongées successives que les algorithmes standards qui n’autorisent que deux plon­gées/jours avec paliers. RGBM est d’ailleurs à l’origine des nouvelles tables NAUI en 2001 qui furent calculées pour trois plongées par jour à l’air ou nitrox. Les différences avec les algorithmes standards de nos ordinateurs sont des paliers plus profonds et plus longs, sauf les plus proches de la surface beaucoup plus courts, auxquels s’ajoutent les stops d’une ou deux minutes à la remontée des plongées profondes afin de réduire le volume des bulles grossissantes à l’approche des paliers.

F.RENÉ

_________

1.La période, variable de 1 à 720min selon les gaz et les tissus, représente le temps que met un tissu (le sang, la peau, les muscles, etc.) pour arriver à demi saturation du gaz respiré, c’est-à-dire pour stocker 50% de sa pression (quantité) respirée, selon une cinétique exponentielle toujours au cœur des algorithmes actuels. Le couple profondeur‑durée normale des plongées ne justifie pas la prise en compte de périodes aussi longues : seulement 75min comme l’avait estimé Haldane, jusqu’à 480min, voire 640min aujourd’hui.

2.Filiale d’Air Liquide où l’ingénieur Émile Gagnan mis au point en 1943 le détendeur de plongée, suite à sa rencontre avec Jacques-Yves Cousteau, sur la base du modèle qu’il développa pour les véhicules à gazogène. Devenu Aqua Lung, l’ex-Spirotechnique est aujourd’hui dans le giron du fonds d’investissement Montagu Private Equity.

3.J.S.Haldane, G.C.C.Damant et A.E.Boycott. The Prevention of Compressed‑air Illness, Journal of Hygiene (juin 1908).

4.T.R.Hennessy, H.V.Hempleman. An examination of the critical released gas con­cept in decompression sickness, Proc. of Royal So­ciety of London (1977).

5.R.Y.Nishi, B.C.Eatock, I.P.Buckingham, B.A.Ridgewell. Assessment of decompression profiles by ultrasonic monitoring, DCIEM (1982).

6.Merrill P.Spencer, Spencer D.Campbell, J.Leon Sealey. Experiments on decompression bubbles in the circulation using ultrasonic and electromagnetic flow meters, Journal of Occupational Med. (1969).

7.Merrill P.Spencer. Decompression limits for compressed air determined by ultrasonically detected blood bubbles, Journal of Applied Physio. (1976).

8.Tables françaises rendues obligatoires en 1992 par le Ministère du travail (tables MT) pour les travaux sous-marins avec la possibilité aujourd’hui d’utiliser un ordinateur de plongée hors profil carré des plongées aux tables.

9.Robert W.Hamilton, Raymond E.Rogers, Michael R.Powell et Richard D.Vann. Development and validation of no-stop decompression procedures for recreational diving: The DSAT Recreational Dive Planner. Diving Science and Technology Corp. (1994).

  • Article mis à jour le 13/11/2017
  • - Lu 5527 fois


  • Calcul des paliers depuis l’origine des tables
    4.5 66 votes

  • Vos appréciations 
  • Une grande variété de tables

    Les différents critères de calculs des tables, aussi pour s’adapter au profil biométrique de leurs utili­sateurs: militaires, travailleurs hyperbares (travaux sous-marins) ou plongeurs loisirs, expliquent la grande variété que nous avons connu jusqu’à l’arrivée, à la fin du siècle dernier, des ordinateurs de plongée. Citons l’exemple des tables françaises connues sous la dénomination MN90 et MT92 (90 et 92 pour l’année); des tables américaines PADI 1988, NAUI 2001, SSI 1988 et USNavy 2012; les suisses Bühl­mann 1986; les belges LIFRAS 2011 (en l’occurrence USNavy 2008); les allemandes Deco 2000; les canadiennes DCIEM 1992; les britanniques BSAC/ RNPL11 (1988), etc.


    Partagez cet article

    ©  LA PLONGÉE DANS TOUTE SA THÉORIE, 2017  − Tous droits réservés
    Reproduction intégrale ou partielle interdite, sauf à usage personnel

    Did you find apk for android? You can find new Free Android Games and apps.

    Un commentaire

    1. Merci pour cet article d’une grande richesse… Et bravo, car ce n’est pas un sujet facile à expliquer aux non-initiés.

    Votre commentaire